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POUR UNE CERISE DE PLUS
Quelle intention met l'artiste dans la relation qu'elle établit
entre la taille définitive de l'oeuvre et l'animation minuscule
qui s'y trouve? Veut-elle en en multipliant des images immobiles évoquer
une peinture impressionniste? Veut-elle dire qu'un même instant
remplit tout l'univers? Combien de figures devra-t-elle juxtaposer pour
voir un tableau apparaître? A partir de combien de cerises accumulées
considérera-t-elle qu'un tas de cerises est constitué?
L'exemple est idiot répond-elle: les cerises ne sont pas
les touches d'un pinceau! Si, en principe, une seule touche de couleur
peut constituer un tableau, une seule cerise ne formera jamais un tas!
Mais dès lors qu'un tas est constitué et que l'on continue
sans cesse de l'augmenter, un moment viendra où pour une cerise
de plus, il changera de nature : de tas, il se transformera en montagne,
puis s'il est encore almenté, en miroir aux alouettes.
Cependant si l'art est un miroir, et non pas une construction de l'esprit,
on y verra se refléter les inégalités du monde :
des petits tas, des gros tas et des tas si grands que l'on distinguera
qu'un détail. Où commence l'espace artistique et où
finit-il? Dois-je revenir à l'espace intime de l'écran vidéo
se dit-elle, ce trou vertigineux que la lumière produit
dans la matière, cette loupe posée sur les choses, sous
laquelle l'espace tout entier est réduit, cette présence
qui évoque la proximité d'une respiration?
Une oeuvre trop petite est repérable au cadre qui l'entoure. Torp
grande, c'est un clair obscure, une forme à contre-jour, une trame;
un rien qui ne garantisse l'antériorité de la mémoire.
A sa juste taille elle se transforme en fantôme, en sirène
haletante, en toupie, en chaise à bascule, en nombril féminin.
Beaucoup de temps passé sur une petite chose, songe-t-elle,
vaut-il autant que peu de temps consacré à une grande? L'espace
accordé à l'esprit vagabond contraint-il la rêverie
de l'artiste à l'oeuvre? Je veux dire, la contraint-il au point
de dissoudre la pensée, au point de la réduire à
une unique certitude, quelle que soit la liberté qu'il s'octroie,
comme un voyageur à l'orée d'un interminable désert?
Si je continue une grande oeuvre avec des petites, se dit-elle,
l'égalité du temps et de l'espace sera alors rétablie,
l'oeuvre vaudra exactement pour le temps qui lui aura été
consacré.
Ainsi armée d'une burette d'huile de coude, l'artiste actionne
une mécanique secrète. L'infra-mince, cette inexistence
de la matière électronique, est un écran entre moi
et le spectateur se dit-elle; c'est un voile pudique jeté
sur la réalité, un semblant d'ordre mis dans les désirs
chaotiques d'une journée.
Dominique Angel, décembre 1997
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